La guerre du Soudan ne s’arrêtera pas à ses frontières
13 April, 2026
Mo Ibrahim, président de la Fondation Mo Ibrahim, a publié une tribune dans le Financial Times sur la guerre au Soudan. Photo par Nina R sur Flickr / CC BY 2.0.
Cette semaine, la guerre au Soudan entre dans sa quatrième année. Le coût pour notre peuple est considérable. Au moins 150 000 morts, 19 millions confrontés à de graves pénuries alimentaires, 12 millions de déplacés et réfugiés. Des millions d’enfants déscolarisés, des centaines de milliers dénués d’acte de naissance, des milliers de viols non comptabilisés.
Pourquoi cette guerre sauvage, brutale ? Pour quel but ? Que recherchent les deux camps adverses ? Je ne vois rien d’autre que la soif de pouvoir et des richesses qu’il procure.
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, un bref retour historique s’impose. Les deux principaux protagonistes, les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), étaient des piliers de la dictature islamiste du général Omar el-Béchir. Ce sont des officiers des FAS, menés par Omar al-Bashir, qui renversèrent en 1989 le gouvernement démocratique de Sadiq al-Mahdi. Ils ont alors dissous le Parlement, interdit les partis politiques et instauré des décennies de terreur, instituant un « djihad » contre nos concitoyens du Sud, ce qui aboutit à la partition du pays et la création du Soudan du Sud en 2011.
Entre 2003 et 2005, le Darfour, berceau des FSR, subit un génocide. Al-Bashir s’enamoura de ces guerriers du désert et fit de leur chef, Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti », un général de haut rang. Soucieux de préserver son pouvoir, al-Bashir mit en place une stratégie de diviser pour régner entre les FAS, les FSR et les services de renseignement.
En 2019, la jeunesse soudanaise organisa une révolution pacifique qui renversa al-Bashir. Malheureusement, le compromis négocié par l’Union africaine instaura une structure de pouvoir incluant les militaires des FAS et des FSR aux côtés des forces civiles démocratiques. Les militaires soudanais n’étant guère enclins à accepter un contrôle civil, le coup d’État ne se fit pas attendre. Suivi de peu par la reprise des combats vers une guerre fratricide opposant les alliés d’hier, FAS et FSR.
Trois années de conflit ont abouti à la partition de facto du Soudan. Compliquant davantage la situation, une douzaine d’autres milices, essentiellement à base ethnique, ont fait leur apparition. Dans ces conditions, aucun des deux camps ne peut remporter la guerre ni réunifier le pays.
Mais la guerre au Soudan ne restera pas confinée au Soudan. Le pays partage ses nombreuses frontières avec sept pays : l’Égypte, la Libye, le Tchad, la République centrafricaine, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et l’Érythrée. La plupart de ces voisins sont fragiles, confrontés à des insurrections internes et à des tensions externes. La guerre au Soudan risque de déstabiliser une immense région, déclenchant en cascade des conflits par procuration dans la Corne de l’Afrique et au-delà.
La fragmentation du pays ne ferait alors que compléter un arc de territoires échappant à toute gouvernance à travers le Sahel, de l’Atlantique à la mer Rouge, espace d’autant plus stratégique au regard de la situation actuelle dans le détroit d’Ormuz. Cette vaste zone échappant à toute norme, saturée d’armes et de groupes criminels d’idéologies diverses, est une menace non seulement pour l’Afrique, mais aussi pour l’Europe. Cela revient à avoir un Afghanistan et une Syrie combinés à ses portes.
Que faire ? Les efforts de médiation régionaux et internationaux restent pour le moins timides. La priorité est de mettre fin aux combats. Non pas par de simples appels, mais par une action collective déterminée.
Émirats arabes unis, Iran, Turquie, Pakistan, Égypte, et autres, tous doivent immédiatement cesser tout approvisionnement d’armements. Tous ces pays professent leur attachement au peuple soudanais. Nous accueillons votre sympathie, mais pas vos balles ni vos drones. Vous alimentez le bain de sang, la famine et le déplacement de civils innocents. Exercez plutôt votre influence sur les deux camps pour mettre fin à cette folie.
Les revenus tirés de la gomme arabique, utilisée dans des produits allant du maquillage au Coca-Cola, et surtout de l’or, alimentent les caisses des FAS comme des FSR. À l’instar des « diamants de sang », ces matières premières devraient être qualifiées de « produits de sang » et interdites.
Un processus politique doit se tenir parallèlement aux négociations de cessez-le-feu et inclure les civils, y compris les groupes islamistes ayant rompu avec Béchir et son régime. Tous les Soudanais qui croient en un avenir démocratique doivent y participer.
Comment convaincre les généraux de déposer les armes ? Il faut recourir à la méthode de la carotte et du bâton. Les comptes bancaires et les avoirs des responsables militaires et de leurs familles sont majoritairement détenus à l’étranger, et les crimes de guerre sont imprescriptibles. Le rôle des États-Unis est ici essentiel, si seulement son Président pouvait porter son attention sur cette tragédie.
Mais des contreparties sont également nécessaires. Aussi déplaisant que ce soit, il faudrait proposer amnistie et exil sûr aux généraux prêts à renoncer à la guerre. Si cela permet de sauver des vies, ce serait un compromis certes pénible, mais valable. Tout ce qui peut mettre fin à ce cauchemar dévastateur mérite d’être tenté.
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